Bandeau

 Votre panier est vide  Votre compte

Cauda / presse articles

Ork, Jacques Cauda

article publié dans la Cause Littéraire Août 2017

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret 31.08.17 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRoman

Ork, La P’tite Hélène éditions, juillet 2017, 128 pages, 13 €

Ecrivain(s): Jacques Cauda

Ork, Jacques Cauda

Jacques Cauda : ribouldingue de pétochards

Dès le début du roman de Cauda, le lecteur comprend où il pénètre : « La porte bâillait comme les cuisses d’une femme ouvertes au plaisir ». Il est à noter au passage la précision syntaxique : la brèche libidinale anime les membres plus que le personnage lui-même. Et tout est donc notable dans le livre sauf ses héros : les mâles, si l’on en croit l’incipit de Lacan, sont victimes de « l’élision du phallus ». Quant aux blondes en tailleur chic, à Madame Aubain – dont le sexe semble sage « au fond d’une robe pure » avant que sa jupe se retrousse jusqu’au slip – et bien d’autres, deviennent – entre Deauville et Trouville la bien nommée – tétons ou victimes d’une enquête filée dans un fourre-tout qui n’a rien d’étouffe chrétiens – les morts étant plus saignantes et tartares.

L’auteur s’amuse à tartiner sur canapé ou sur jeté chabadabique une culture des plus délicieusement prétentieuses. Citons dans la play-list : Baudelaire, Hugo, Proust, Duras, l’abbé Morellet, Lester Young, Cézanne, Maigret (sans canard), Poe (qui n’en manque pas), Godard, quelques Sourates et autant de souris, Boucher, Van Dyck, Charlie Parker ; Boudin (aux pommes), Picasso ; Rodin et Redon (entendons Odilon), St Thomas, Le Christ himself et bien d’autres. Une nouvelle fois, Cauda en profite pour parler du sexe et de ses tuyaux. En plombier de Saint Paul, il devient l’horloger des grandes heures d’une enquête qui ressemble à un carré rouge sur fond noir.

Mais le cadavre est plus ombre que proie au sein d’une longue dérive entre viscères et vie chère (à Trouville tout étant hors de prix – même la mort), bouchère. L’auteur mêle le style roman de gare à la fouille de pistes qui ressemblent à une suite de couilles d’envergues. Dans un mixage phrastique et sociopolitique, Cauda ratisse en se gondolant (même si Venise n’est pas ici). Si bien qu’il arrive parfois à se demander si le coupable est parmi ses personnages.

Impertinent, l’auteur le souligne lui-même, avant de subodorer une criminelle pas plus invraisemblable que les autres pour mettre ses potes en ciel. Le bilan de l’histoire sera tout compte fait aussi négatif qu’absolu. Dans ce rouge émis, Gabin aurait été aussi crédible que Madame Bouttin sous Rocco Siffredi. Cauda a eu soin d’offrir d’autres personnages avant que Marraine expose dans un carnet sa flore maritime. Ce raout d’égout en couleurs ne peut que ravir les gars de la sardine comme les hôtes de l’hôtel Normandy. Yeah men !

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

Chronique d'Ork

par Murielle Compère-Demarcy

La cause littéraire

 ORK est un manurhin MR73 tendu dans le sexe d'une pute ou d'une cougar, dans la frénésie juteuse d'un rythme underground du pays des feuillées ! C'est hard, rauque -ORK ! Le narrateur n'y circule pas en tant que membre de la Police nationale française, n'est ni un "keuf" zigzagant avec son calibre dans les méandres marécageux de la cité ni un voyeur de la "choufe", ni un "clandé" en quête (ne pas confondre avec "queter"…) d'inspiration pour l'écriture d'un polar, ou... Son point de vue omniscient lui cale le regard dans les différents angles d'attaque et amortis d'un quotidien glauque qui se déroule ici, allant et venant entre l'univers de notables (les Aubain), d'élus locaux, de jeunes délinquants dans leurs habits lumineux comme la gloire, dans l'éclat de faisceaux intermittents où l'espoir n'a pas le temps de s'attarder…
 
« L’avantage d’écrire, c’est la situation. Œil du cyclone, noyau dur, je suis à l’intérieur de celles et ceux que je couche sur mon écran votre papier, j’y vois comme dans un pâté dont on aurait ôté la croûte. »
 
Dans le quartier de la Zone, trois "zyva" de la "bad-trip" Charlie, Le Boche, l'obsédé sexuel Steve (il sent l'appel du vagin en toute circonstance et limerait bien le ventre de « la vieille » sans vergogne), sans "mif" (famille) et plutôt "deudeu" (speed en anglais, deuspi en verlan) errent comme des malades du cerveau parmi d'autres : côté obscurité visqueuse, dans les corridors et bas-fonds, les cambriolages jouent des outils et de la chignole ; côté "swag", les trois lascars font leur taf sous l'aile protectrice de « Monsieur Jean », s'exécutent dans de menus services rendus à la cité. Service d'intégration ? Travaux d''intérêt et d'utilité générale ?  Notables, politiciens et zonards coexistent sur la scène d'Ork et assistent, pareillement au vu de leur statut ou de leur taf, aux pires règlements de compte sanguinaires, sans pitié :
 
« — Il va bien crever, cette salope de tante !
Oskar ramassa une branche d’arbre, une branche morte, grossière et maladroite, bientôt élaguée pour devenir bâton stylo signant le crime homophobe : « A mort les pédés ! » Cul nu, l’anus ouvert, la branche en entrant fit un bruit de croc broyant des os, profond dans la viande bouillie, humide et grasse, l’intestin crevant comme un ballon de baudruche trop rempli, bulles d’air à fleur de marécage…
—  OOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO !!!!! »
 
L'argot des banlieues, le verlan -"on pénave comme les wesh-wesh"- colorent ce polar métaphysique qui fait la nique aux genres policés et où les Scarlett (alias Scarlett Johansson II dans le roman) ne pénavent pas comme les joibours de Paname (l'Éloïse de Ork). Ça renifle le sexe, le sang, la sueur, la came. La verlanisation graphique envahit même l'espace et décor ambiance parfois comme un Rembrandt mâtiné de Peter Van Hooke :
 
« Ça avait remué d’un ongle. Un ongle crasseux, noir comme le soir qui commençait à tomber dehors bientôt aussi sombre que dedans. Ça faisait tableau de Rembrandt percé d’un couloir façon corridor de Peter de Hooch. »
 
Du San Antonio 2017 avec la gouaille d 'Audiard fardée dans le jus Sex and Came des cités, via le langage crypté des dealers. De l'argot des banlieues mâtiné du langage des "djeunz" et du langage familier, le tout arrosé par la verve singulière et originale du Cauda « in venenum cauda » * ... On "s'enjaille" dans les corridors (de tous genres) et ça dérouille et ça "bourre" et ça "marave" et ça "técla". Des meurtres sordides ou crapuleux, dignes pour certains (cf. celui du petit délinquant Tony Macou, qui fait la Une du polar avec une création signée de l'auteur lui-même, Jacques Cauda) d'un tueur en série, d'un serial killer, dont il faut résoudre les tenants et aboutissants pour fluidifier le "blaze" de la cité des feuillées.
Les clins d'œil du texte font mouche (adresse de l'auteur au lecteur comme ci-dessus ; références à des auteurs contemporains ; références à des œuvres d'art contextuelles, …).
 
Ce polar métaphysique a le baroque sans le maniérisme, la trame active et stylée, et file comme un bolide dans la cité en déjouant les radars qui voudraient la "choufer" ou y semer un semblant d'ordre : insulte au "dawa" qui y règne avec, l'omerta, la discrétion (l'« air ahuri » des trois lascars Charlie, Le Boche et Steve) clefs de  réussite indispensable, du moins pour éviter la déveine. Volubile pour dire le cœur de la cité, couleur rouge, couleur Noir, Ork écrit sur la blancheur de la page comme un pastel gras dessinerait ses formes en clair-obscur, la rage de vivre et de survivre, quitte à que s'en arrache la langue, des décorums policés des évidences soporifiques. C'est hard, baroque, rauque, -ORK !
 
* « Le venin est dans la queue », signifiant « garder les mauvaises surprises pour la fin ». S'applique pareillement à la dernière partie d'un discours ou d'une lettre qui, débutant doucereusement et sans surprise, ne caresse de prime abord que pour mieux frapper ensuite et enfin. Or Christian de Saint-Germain (vrai prénom et patronyme de l'auteur) choisit son nom d'artiste « Cauda » en rapport avec le signifiant et la symbolique de cette citation latine cf. In Cauda venenum, biographie de Jacques Cauda par Elise Vincent et Déborah Vincent, Jacques Flament Editions ; 2015. Cf. également article de presse dans Libération, en février 2015 : "Les 400 culs – In cauda venenum : le venin dans la queue ?"
 
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
 

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau